12 mai 2006

Histoire des Arts du spectacle : Le théâtre japonais


1 définitions

Le théâtre Nô est l'héritier des formes les plus anciennes du théâtre Japonais. Il trouve son origine dans les fêtes religieuses célébrées dans les campagnes, afin d'égayer les divinités, et ce faisant, s'assurer de leur bienveillance pour les récoltes. C’était des danses théâtralisées avec costumes et masques.
Avec l'arrivée du Bouddhisme et de nouvelles cérémonies, les spectacles évoluèrent vers une forme plus profane, mais toujours très festive. Cette nouvelle forme de représentation s'appela alors le Gagaku ou Bugaku. Au IXéme siècle, une nouvelle évolution nommée Sangaku rajoute des acrobaties et des tours de magie avec des textes comiques.
C'est à l'époque Muromachi que deux acteurs, père et fils, établirent les règles de ce qui allait devenir le Nô. Kanami et Zeami gardèrent les grandes lignes du Sangaku, mais changèrent sa forme. Inspirés par la religion Zen ils écrivirent de nouveaux textes et imposèrent des règles strictes pour les kimonos, les masques, la musique, la scène... En l'espace d'une vingtaine d'année, ils avaient transfiguré l'ancien théâtre populaire, en un art raffiné destiné à l'élite militaire et politique du Japon.


Le bunraku est un type de théâtre japonais né au cours du XVIIe siècle. Les personnages y sont représentés par des marionnettes de grande taille, manipulées à vue.
Tradition théâtrale plus particulièrement originaire de la région d'Ōsaka, le bunraku est interprété par un seul récitant qui chante tous les rôles, et trois manipulateurs pour chaque marionnette. Les marionnettistes sont à vue du public et utilisent soit la gestuelle furi, plutôt réaliste, soit la gestuelle kata, empreinte de stylisation, selon l'émotion recherchée.
Les manipulateurs respectent une hiérarchie réglée en fonction de leur degré de connaissance dans l'art du bunraku. Ainsi le plus expérimenté (au moins vingt ans de métier) manipule la tête et le bras gauche, le second le bras droit et le dernier (le novice) les pieds.
Pour pouvoir être manipulée, la marionnette possède ce qu'on appelle des contrôles ou baguettes sur ces différentes parties.
Afin de manipuler plus aisément la marionnette, les manipulateurs se déplacent en position de kathakali, jambes demi-pliées. Ils doivent ainsi faire beaucoup d'exercices physiques et d'assouplissement afin d'être les plus agiles possibles.



Le Kabuki est la forme épique du théâtre japonais traditionnel.
L'origine du kabuki remonte aux spectacles religieux d'une prêtresse nommée Okuni, en 1603. Au départ de cette forme populaire du théâtre traditionnel, les femmes jouaient les personnages masculins, et les hommes les personnages féminins. Les premières troupes se sont formées, composées uniquement de comédiennes.
Considérant que les actrices devaient très certainement avoir une vie dissolue, ce kabuki des femmes fut interdit en 1629. Parallèlement, depuis 1612 un kabuki d'éphèbes commençait à poindre, les jeunes garçons pouvant jouer les rôles féminins à s'y méprendre. Jusqu'en 1642, où les censeurs se rendirent compte que des adolescents jouant des femmes pouvaient également avoir des mœurs dissolues. Après plusieurs interdictions, en 1653, ne purent interpréter des personnages féminins que des hommes d'âge mûr
Le répertoire est divisé en trois catégories: pièces historiques, pièces du quotidien, morceaux de danse
Le plupart des pièces toutefois mettent en scène des samouraïs.
Les caractéristiques principales du Kabuki sont l'Onnagata et le Mie : l’acteur se fige un instant dans une attitude caractéristique du personnage, ainsi que le Hanamichi pont permettant aux acteurs d'entrer en scène en traversant le public.
Les acteurs de Kabuki sont maquillés (et non masqués comme dans le Nô). Les maquillages sont très stylisés, ce qui permet au spectateur de reconnaître très vite les traits de caractère du personnage.


2 le théâtre japonais, un art de la manipulation

Le théâtre japonais est l’un des plus figuratifs du monde. Il est la forme de l’art dramatique la plus apte à une étude approfondie des moyens et du rôle de l’illusion théâtrale.
A la différence du théâtre occidental, le théâtre japonais n’idéalise pas la personne de l’acteur. Au contraire, ce dernier est caché derrière le masque du nô. L’acteur se transforme physiquement pour montrer l’achèvement du processus de devenir l’autre. Le masque comme le montre son utilisation dans les coutumes primitives est l’objet symbole d’une transition entre deux personnalités, entre deux univers. Comme les païens entraient dans le monde des esprits, l’acteur entre dans le monde du jeu. Le public ne contemple pas l’homme mais le personnage. L’acteur se renie lui-même au profit de l’accomplissement total de son personnage.
L’acteur est respecté comme le chaman, il connait la clé d’un autre monde. Chaque masque donne accès à un personnage différent qu’il apprend à connaître, à maîtriser pour que plus rien de sa personnalité d’homme ne transparaisse encore.
Aujourd’hui, le Nô attire l’occident, mais c’est l’intérêt pour cet acteur effacé qui fascine. Il rappelle les multiples aspects d’une personnalité humaine. Il met l’occident face à ses idéaux qui à la différence de l’Asie est tourné vers un règne d’apparence. Ce que l’on admire, n’est plus ni personnage ni acteur, mais l’illusion elle-même ; le fait de prendre conscience que le subterfuge marche, qu’un simple masque nous fait confondre personnages et acteurs.
Il dérègle l’habituel rapport de distance. Privé de marques familières le spectateur ne craint pas d’être face à lui-même, face à un homme réfléchissant ses propres défauts. Sournoisement, le masque aide le spectateur à s’identifier et réfléchir sur lui-même ; car, il est persuadé que le masque est irréel, qu’il est un élément dissocié de l’humanité de l’acteur. Quand l’artiste met bat son costume, le spectateur obtient une conscience de la faiblesse de la capacité d’interprétation, de la duperie dont il a été victime.
Il est a ce moment, prêt a s’interroger, a valoriser les principes de la remise en question, a utiliser a bon escient la thématique des valeurs zen que le théâtre sous entend.

Le théâtre Bunraku où théâtre de poupée va plus loin encore pour semer la confusion. Il met en scène parallèlement des protagonistes sous forme de poupées et leur manipulateur. La poupée est l’héroïne, le protagoniste. C’est elle le personnage, le corps, le marionnettiste est son âme. Vêtu de noir, parfois cagoulé, le rôle de l’homme est de se rendre invisible au profit de la poupée. Pourtant, l’œil du spectateur est attiré par lui car il représente l’esprit en dehors de l’être, le corps séparé de sa volonté.
L’acteur est la voix, le mouvement, la concrétisation des désirs de la marionnette, il lui offre la vie, lui permet de réaliser le rôle que l’auteur lui a confié.
Le spectateur voir la marionnette quitter sa condition d’objet et en même temps son marionnettiste devenir esclave.
En effet, la « reine » du spectacle est la poupée. La manipulateur doit veiller a ce qu’elle remplisse son rôle. Il palie a son handicap de non humanité.
Il doit surveiller la coordination de chaque mouvement pour rendre l’illusion cohérente.
La manipulation est un travail d’équipe, elle se fait a trois. Le plus expérimenté se charge de la tête, siège des émotions et de l’esprit.
La marionnette prend vie et l’homme en noir lui devient inférieur. Il est dans l’ombre, mis à l’écart, il n’est pas artiste

Aujourd’hui, le Bunraku est une satire de l’homme manipulé. Le spectateur contemple une représentation flagrante de la réalité de la manipulation. L’illusion de la poupée n’opère plus.
L’homme prend conscience a la vue du spectacle que lui aussi est manipulé par autrui ou le monde, et cela du mouvement à la pensée. Il réalise l’apparente facilité a soumettre sa volonté a autrui. Le spectateur se met a haïr le manipulateur et a rêver que la si réaliste poupée prenne vie et inverse le rapport de force en s’inspirant de la « dialectique du maître et de l’esclave » (Hegel) expliquant que c’est la domination qui amène la personne soumise a une conscience de sa condition, de son injustice et de sa force personnelle a inverser ce rapport.
L’Asie prouve ici son respect pour l’ordre établi, pour l’honneur, pour l’obéissance, pour la lenteur des choses de la nature et leur inscription dans un renouveau nécessaire.
Le manipulateur rend la marionnette esclave de ses désirs mais à l’inverse ne peut fuir son poids et ses mouvements limités.
Le Bunraku montre un monde malléable, en permanente évolution. Il prouve une volonté de contrôle sur ces choses que l’on ne peut arrêter

L’occident dans toute sa rationalité est face à l’inverse de ces idéaux. Son matérialisme s’oppose au calme et au raffinement asiatique : ces différences l’attire.
Dans les arts asiatiques les mouvements parlent d’eux même, la parole est superflue, tout est lié à la réflexion.
Le cinéma se fait lenteur, cyclique, il montre par l’image, par des jeux de regards volés ce qui dépasse les mots. Ce que la parole rendait futile est redécouvert dans sa beauté originelle. Cela ne nie pourtant pas la complexité de l’esprit humain et la violence qui s’impose pour ne pas briser ces valeurs.
L’homme doit se créer, se construire dans cet univers calme, il provoque les changements. Il utilise ses qualités humaines en tentant de s’harmoniser avec ce qui l’entoure.
Ainsi dans l’aboutissement du théâtre le marionnettiste et sa poupée ne sont plus esclaves, ils sont une même personne au service de l’expression visant à créer un sentiment d’harmonie.
Le Bunraku doit dans sa représentation réussir a abolir les rapports de force. Aujourd’hui il est une redécouverte du sens premier du théâtre : celui de réunir.


3 l’influence actuelle sur les arts modernes

A les films de Kitano/Un exemple : Dolls et le bunraku
Résumé

Le film se compose de trois histoires enchâssées
Un jeune homme Matsumoto a fini par succomber à l'ambition de ses parents et accepte de renoncer à sa fiancée aimante mais pauvre Sawako pour épouser la fille de son patron. La jeune fille tente de ce suicider, survit mais perd la raison. L’homme revient vers elle fou de remords
Un vieux Yakusa se rappelle son amour de jeunesse, abandonné à regret "pour ne pas s'embarrasser", elle l’attend toujours.
Un fan est prêt à tout pour communier avec sa star adorée, lorsque cette dernière est victime d’un accident, il cherche à lui prouver son amour.


Réalisé en 2002, le film Dolls débute par une représentation filmée de bunraku ou les poupées jouent le rôle d’un couple d’amoureux. Les manipulateurs sont comme il se doit, bien visibles.
Le cinéma habitué à créer une distance critique inexistante en spectacle vivant rajoute ici une dimension supplémentaire à l’intense réflexion qu’entraîne ce type de théâtre.

Le cadre limité de la caméra oblige un point de vue unique qui choisi de mettre en valeur les procédés et les gestes de la manipulation et ainsi, force le spectateur à ne pas limiter son regard à la poupée elle-même.

Kitano va pousser très loin la réflexion sur la manipulation. Il met en parallélisme la représentation de l’incipit du film avec les difficultés de la condition humaine relatées dans sa suite.
Le but du film est de nous guider dans une description détaillée de plusieurs formes de manipulation dans la vie courante.
La première histoire montre une héroïne devenue incapable de se diriger elle-même. Détruite, semblable à un automate Sawako se comporte comme un pantin, comme une autiste. Son corps et son âme n’obéissent plus aux mêmes rationalités, elle semble sans conscience des nécessités élémentaires que lui impose son corps.
Matsumoto, responsable de son état va se donner le rôle de la « manipuler » pour palier aux nécessités dont elle n’a plus conscience.
Lui qui l’avait rejetée, inverse la situation a l’extrême. Il se lie a elle par une corde, les obligeant mutuellement a vivre l’un en fonction de l’autre. Chaque geste de l’un oblige l’autre à le suivre.
Matsumoto apprend à observer, à vivre selon un autre rythme, a subir les exigences de l’autre et contempler sa condition.
La jeune femme en obligeant de part sa faiblesse l’homme à rester prés d’elle possède un pouvoir de manipulation sur lui et atteint sa revanche.



En second lieu, ce sont les manipulations dues aux pressions sociales qui sont imagées. Nous pouvons être forcés a des actes pour assouvir les intérêts d’individus extérieurs a nous-mêmes .Matsumoto est ainsi forcé a abandonner Sawoko pour le bonheur de sa famille. De la même manière Hiro, le futur Yakuza abandonne son aimée en pensant a tort lui offrir plus de bonheur grâce aux facilités du monde du crime. La jeune fille est manipulée par son espoir de le voir revenir ce qui l’oblige à faire perdurer des « rituels »depuis 20 ans.
Hiro est trahi par le monde du crime alors que la jeune femme l’attend envers et contre tout. C’est a tort qu’il a aspiré à mieux. La manipulation de l’envie de pouvoir l’a rendu dépendant de ses regrets.
Les décisions d’un personnage ont même s’ils ne le savent pas ou se refusent à y penser, des séquelles sur chaque autre.

Le cas de Nakui, le fan obsessionnel, montre une réalité plus proche de l’occident que le suicide ou les pressions familiales.
La manipulation par la publicité, les médias ainsi que l’admiration pour les stars sont des éléments habituels pour influencer attitudes et décisions.
La « passion » du jeune homme pour la star Harumi atteint un tel degré qu’il va jusqu’à se crever les yeux afin de pouvoir approcher son idole tout en respectant le choix de celle-ci, ne pas laisser voir son visage.
En Asie, continent de sacrifice et stoïcisme, se mutiler est considéré comme un acte de courage. L’occident le perçoit comme une preuve violente de la manipulation extrême des effets de la mode et de sa domination sur les individus.

D’autres films de Kitano sont liés à l’esthétique du théâtre japonais « Zatoïchi » par exemple relatant l’histoire d’un samouraï, met en scène deux garçons qui dupent leurs victimes en se faisant passer pour des geishas.
Cela est une allusion directe au théâtre Kabuki, ou ce sont les hommes qui avec une incroyable véracité jouent le rôle de femmes.
Tous les films de Kitano fonctionnent autour de l’idée de quête et de personnages manipulés par leur devoir. Le Japon est jusque dans l’art un pays de respect des hiérarchies, des traditions, du sens de l’honneur et de l’obligé.

B Le théâtre occidental sous influence / Tambours sur la digue de Ariane Mnouchkine
Résumé

Le Théâtre du Soleil crée en 1999 “Tambours sur la Digue”.une fable sur l’inconscience et la cupidité des hommes,
Dans l’Empire du Seigneur Khang, les eaux du fleuve ne cessent de monter… les digues tiendront-elles ? Comment calmer la colère du fleuve ? La cour impériale s’agite et la révolte paysanne gronde. Intrigues, corruptions… les démons naturels sont-ils plus destructeurs que les motivations des hommes
Le spectacle est une confusion entre les hommes du théâtre et la marionnette.
Masques, costumes, décors, musiques, sont inspirés du japon.
Les comédiens en chair et en os du théâtre du Soleil sont métamorphosés en marionnettes et manipulés selon les techniques du Bunraku avec précision et beaucoup d’émotion
Ariane Mnouchkine souhaita par après filmer le spectacle pour renforcer son pouvoir captivant mais la représentation n’était pas reproductible
Le film est donc une nouvelle création qui a nécessité des modifications de décors, de jeu… Le texte qui était dit par les acteurs-marionnettes est, à l’écran, porté par d’autres acteurs visibles à l’arrière de la scène. En transposant la pièce et en accentuant la théâtralisation, le film trouve son propre langage! Il renforce le subjectif et la satire de la manipulation car le spectateur sait bien que l’image manipule son point de vue et que Ariane Mnouchkine filme ce qu elle veut bien laisser percevoir


Le théâtre japonais est actuellement en vogue en occident, rien qu’ au théâtre national de Strasbourg, trois pièces sont cette année issues de l’ art dramatique du pays du soleil levant : Effet de mode lié à ce pays de tous les extrêmes ? Ou intérêt réel pour les sources du théâtre et des valeurs oubliées ?

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